L’exposition Torlonia à Montréal (II) - Le nu féminin à l’antique et le geste dit « de Vénus pudique »
- Armelle Wolff

- 22 juin
- 3 min de lecture

L’exposition « La collection Torlonia : chefs-d’œuvre de la sculpture romaine » au musée des beaux-arts de Montréal au printemps 2026 a permis à plusieurs d’entre vous de contempler certaines œuvres parmi les plus prisées des collectionneurs d’antiques au fil des siècles, notamment une version dérivée de la célèbre Aphrodite de Praxitèle (sculpteur grec de l’époque hellénistique, 4e s. av. J-C).
On sait grâce à l’auteur romain Pline (1er s. ap. J-C) que le sculpteur avait réalisé deux statues de la déesse, l’une drapée, l’autre nue. Proposées aux habitants de l’ile de Cos, ceux-ci choisirent la déesse vêtue; la statue nue fut choisie par les habitants de l’ile de Cnide, sans certainement imaginer qu'ils assuraient ainsi la renommée de leur cité pour les siècles ultérieurs. En effet, cette statue (dont on sait qu’elle était peinte, en dépit du fait qu’elle ait été réalisée dans le marbre le plus luxueux, celui de Paros) est la première représentation de grande taille (avoisinant la grandeur nature) de la déesse nue dans la statuaire grecque : elle sera la statue la plus célèbre de l’Antiquité grecque et romaine (Aphrodite des Grecs est l'équivalent de Vénus pour les Romains).
La plus célèbre statue féminine nue antique, perdue, mais connue à travers une vaste descendance

L’œuvre originale est perdue mais elle est connue à travers environ deux cents représentations de tailles et de nature diverses (statuaire de différentes dimensions, fragment de statuaire, monnaies et reliefs). Compte tenu du nombre considérable de variantes, il est difficile d’avoir une image claire et précise de l’œuvre d’origine, dont la réalisation est située autour de 365 avant J-C.
L'hypothèse généralement admise est une représentation debout, la déesse posant ou reprenant son vêtement d’une main (la combinaison vase + vêtement offrant un support au bras), tandis qu'elle semble porter son autre main devant son sexe.
La version présentée à l’exposition du MBAM est une représentation (de l’époque romaine, 2e s. ap. JC) de la déesse (accompagnée par Cupidon et Ketos*) non pas entièrement nue, mais dévêtue jusqu’au bassin : le bas du corps est dissimulé par un drapé aux plis souples et collants, qui rappelle par sa pose la Vénus d’Arles ou la Vénus de Milo (ci-dessous) – ces deux œuvres du Louvre, considérées par les spécialistes comme dérivant de l’Aphrodite de Thespies, une statue (aujourd'hui perdue elle aussi) que Praxitèle aurait réalisée peu avant le nu intégral de l’Aphrodite de Cnide. Les certitudes à cet égard sont minces.
Une relecture du geste dit « de la Vénus pudique »
Il faut se rappeler que les statues antiques ont été retrouvées pour la plupart mutilées (bras et/ou jambes manquantes). La gestuelle qui est la leur aujourd'hui résulte, dans la plupart des cas, de restitutions opérées le plus souvent à partir de monnaies. Le geste de l'Aphrodite/Vénus a toujours été compris comme une tentative de la déesse de dissimuler sa nudité (poitrine et sexe), parce que surprise à la sortie de son bain – geste codifié sous l’expression « geste de Vénus pudique ».
Dans la version de la collection Torlonia présentée au MBAM, la main gauche qui est d’origine (contrairement à la droite, qui est un ajout tardif), correspond à cette interprétation, puisqu’elle tient le drapé autour des hanches de la déesse en dissimulant sa nudité.
Mais pour les autres statues de la déesse nue, dérivant de l’Aphrodite de Cnide, le « geste de Vénus pudique » est aujourd’hui interprété différemment, dans une révision de nos projections mentales judeo-chrétiennes relativement à la motivation de la représentation de la déesse nue. Plutôt que d’y voir une audacieuse nouveauté de la part du sculpteur, ou le plaisir de braver l’interdit, et en s'appuyant plutôt sur les documents d'époque, on y voit plutôt la volonté de représenter la déesse au sommet de ses pouvoirs : au moment où elle sort de la mer (dont elle est née et d’où elle tire ses pouvoirs : « l’Amour » càd. d’abord une attraction sexuelle – faire s’attirer les contraires que sont l’homme et la femme, garantissant la perpétuation de l’espèce humaine), elle ne cache pas son sexe mais au contraire le désigne à ses fidèles somme siège de son pouvoir de fertilité.
Un changement complet de paradigme, qui rappelle combien nos certitudes sont minces devant les œuvres anciennes.
Note:
*Kétos est un monstre marin mythique (corps de serpent, tête de chien ou de dragon) parfois placé aux pieds de la déesse Aphrodite pour rappeler ses origines marines.




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