L’exposition Torlonia à Montréal (I) – Les œuvres antiques fragmentaires et l'obsession de l’œuvre « complète »
- Armelle Wolff

- 15 juin
- 3 min de lecture
L’exposition « La collection Torlonia : chefs-d’œuvre de la sculpture romaine » au musée des beaux-arts de Montréal ce printemps 2026 a permis à plusieurs d’entre vous de contempler certaines œuvres parmi les plus prisées des collectionneurs d’antiques au fil des siècles.
Certainement avez-vous été surpris de constater, grâce aux cartels, que les œuvres exposées sont toutes le résultat de réparations, compléments, ajouts à des époques diverses.
Et malheureusement, les cartels en question ne sont pas toujours très éclairants. Premier problème : les couleurs utilisées pour la légende ne sont pas assez contrastantes (points roses, sensés permettre l’identification de parties antiques ne faisant pas partie de la sculpture originale, et points bleus, sensés identifier les parties « modernes »). L’autre problème est justement là: la mention « moderne » associée au point bleu, peut être comprise par le non-initié comme un ajout non pas de l’époque moderne (du point de vue historique, càd. entre Renaissance et mi-18e siècle) mais un ajout récent. C’est à mes yeux un souci important car il mène au contresens; mais ce n’est après tout que mon avis. Passons.
Présenter une œuvre incomplète au public n'était pas envisageable
L’intérêt du parti-pris de l’exposition est surtout de faire la démonstration que, contrairement à l'approche actuelle des œuvres antiques, la tradition depuis la Renaissance (époque des premières collections d’antiques), était de compléter les œuvres fragmentaires pour les exposer. Présenter une œuvre incomplète n’était alors pas envisageable, impliquant de redonner des jambes et des bras à des troncs, de redonner des têtes à des statues décapitées, de compléter des bustes aux morceaux éparpillés.
Les œuvres de la collection Torlonia n’ont pas fait exception à ce phénomène, prouvant d’ailleurs la variété des approches de recomposition, et l’absence de souci « archéologique ».

Les collectionneurs n’hésitaient pas à faire appel aux meilleurs artistes de leur temps pour opérer ces compléments : la Statue de bouc de la collection Torlonia s’est ainsi vu restituer v. 1620 une tête et des pattes de magnifique facture, par un sculpteur aujourd’hui identifié comme Gian Lorenzo Bernini (dit Le Bernin) encore jeune et en apprentissage auprès de son père, qui travaillait lui-même comme sculpteur et restaurateur pour le banquier et collectionneur V. Giustiniani.
De la même manière, le roi de France Louis XIV fera compléter et restaurer la Vénus d’Arles (découverte en 1651) par le sculpteur François Girardon pour l’exposer dans la galerie des Glaces de Versailles.
Dans l’histoire des collections, la Vénus de Milo, entrée au Louvre en 1821, est réputée avoir été la première statue antique à avoir été exposée officiellement sans avoir été complétée. Ce choix ne résulte peut-être que d’un pis-aller, compte tenu de l’impossibilité de trouver parmi les spécialistes un consensus sur la position éventuelle des bras à restituer. Cependant, là n’est pas l’important : historiquement, la Vénus de Milo n’est pas la première statue incomplète exposée par un grand musée : le célèbre Torse du Belvédère, œuvre grecque du 1er s. av. JC (probablement copie d’un original en bronze du 2e s. av. JC) vénéré par Michel-Ange, est un exemple nettement antérieur. Connu à Rome dès les années 1430, il entre dans les collections de la famille Colonna, puis passe dans les années 1530 dans les collections pontificales où il rejoint les antiques de la cour du Belvédère au Vatican. L’œuvre est exposée dès la création du musée Pio Clementino au sein des musées du Vatican vers 1770, càd. plusieurs décennies avant la Vénus de Milo au Louvre.
Ces attitudes face à la restauration d’œuvres anciennes peuvent nous apparaître intrusives, et très arbitraires. Pourtant, elles appartiennent à l’histoire de l’œuvre et à ce titre, elles ne peuvent être simplement effacées par souci d’authenticité.
Notre compréhension de l’œuvre appartient à notre époque; en dépit de nos moyens technologiques, elle implique une certaine humilité. Car d’autres après nous auront peut-être autre compréhension de la même œuvre.
Pour approfondir sur la question :
L’ouvrage (collectif) le plus complet est en anglais : History of Restoration of Ancient Stone Sculptures (2003) disponible en ligne chapitre par chapitre.
En Français: https://journals.openedition.org/techne/6471




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